KOWEITCITY.HT

A Koweit City, la vie sent le feu.
La mort n’est jamais loin.
Perdue dans un territoire sans lieu
baptisé à la va vite.

Le commerce de la gazoline
ressuscite la cité autrefois interdite,
désormais rendue accessible
au commun des mortels.

La poussière cache mal l’arrivée des camions
Qu’on débarque sous la gouverne des trafiquants.
Les « dwoum » d’essence roulent
sur deux planches jusqu’à terre.

Aujourd’hui, la gazoline coule à flot.

Pour se désaltérer,
cet homme prend une rasade de clairin.
La sueur qui perle à son front
sera payée en gourdes sans usage
pour assouvir sa soif.

Comme ce type qui trimballe
un grand récipient en plastique
à la recherche d’un lendemain
dans cette cité gangrénée par la violence.

Un petit groupe de passants,
dévorant l’air brulé,
constatent en radotage
la limite de leurs ambitions.

La cité s’installe dans la virtualité
de son commerce délirant
Ses habitants ruminent la suie.
Leurs mains graisseuses manipulent des billets fossiles,
frappés à l’effigie de leur bourreau.

Cet argent n’achète pas la terre.
Il est l’illusion de leur demeure.
ce sentiment s’inscrit dans toutes les transactions
De cette cité qui s’enfonce dans l’incertitude
pour cuver son pétrole
acheté de l’autre coté de la frontière,
au marché des haines séculaires.

Le type avec le grand récipient en plastique
compte devenir un grand dealer,
esquissant déjà les gestes de sa victoire.
Il s’engouffre dans un couloir infini,
asphyxié entre deux maisonnettes
dont les murs gondolent.
Dans les traces de ses pas
le pétrole chasse les vermines.
Quand une pierre craque sous son poids,
il tâte sa poche fébrilement,
puis disparaît vers son ombre
que le soleil étire jusqu’à la grimace.

Midi à Koweït City,
c’est l’heure des enjambées fatales.
L’humeur des survivants
en sera à jamais marquée.
Ils ne pourront plus vivre normalement
sans la suffocation de l’air
Vrillé par la colle.

La faim fait délirer un homme,
le regard intoxiqué,
son haleine pourrait prendre feu.

Une fine poussière recouvre la vie,
elle se faufile au fond de la gorge.

Le toussotement rauque d’une femme
annonce déjà le couvre-feu.

Tous les habitants doivent rentrer.
Le plus tôt, sans tarder pour éviter le pire.
Mais du plomb fondu,
gomme leurs gestes.

L’eau a coulé toute la nuit comme une chimère.

Les habitants ont le droit de se réveiller
au lever du soleil pour aller chercher l’eau
Dans la fontaine publique
qui trône au milieu de la cité.

Dérives sans limite
sur cette île qui s’effrite dans la mer,
le feu peut tout consumer.

C’est le rêve secret de cet enfant,
un paquet de bois sous le bras.
Lui et d’autres sont en train de construire
une embarcation pour prendre la mer.

Depuis on n’attendit plus parler,
ni de Miracle, ni de ses passagers.
Sans énergie, la cité vit de rumeur
Les devins aussi n’avaient pas de nouvelles.

Les cadavres laissés par la nuit
se dévoilent à l’aube.
Deux femmes, trois hommes, un enfant.
Les femmes violées,
les hommes crucifiés
et l’enfant dépecé
son cœur a été extirpé,
arraché dans un cri que la nuit a emporté.

Les os ont disparus
après que les chiens eurent fait leur festin.
la tête tranchée n’avait plus de langue,
les dents avaient été enlevées à coup de masse.
La poussière se chargera d’ensevelir l’odeur.
Leur absence s’ajoute à la liste
qu’aucun monument aux morts
ne saurait songer.

Juste en face, il y a un fort
qui s’enfonce,
un peu plus dans la boue.

Y habitent
ceux qui préparent la nourriture des chiens.
Ils ne sortent que la nuit.

Dans la cour gît le corps d’un homme,
Son sang coagulé trace les emblèmes d’un pays.
Sans monnaie locale dans une fuite en avant
ponctuée d’holocaustes.


Août 1993

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